Aspirations...
Dimanche matin, Lili passe l'aspirateur.

Oui, je sais, ça mériterait une minute de silence, un aka ou un truc dans le genre tellement on atteint l'évènement rare comme l'oxygène sur les sommets là, mais bon, je fais juste mon indifférente en regardant l'exploit, la mâchoire pendante au niveau des genoux.

Ce sublime exercice mené à bien, Lili range le corps de l'aspi dans le carton a des couettes (ou adéquat pour les puristes), et balance prestement le manche derrière la porte de la cuisine.
Je me rembobine la mâchoire à l'aide de mon Rafistogoule*, me propulse vers la cuisine où je m'apprête à accomplir mon destin de femme, de mère, de cuisinière. Déjeuner familial prévu ce midi.
Et là, ploc.
Bordelakeu. Pas moyen d'ouvrir la porte pour pénétrer dans l'antre nourricier. Un truc qui coince. La porte s'entrouvre de deux centimètres, pas plus.
Ma bonne humeur naturelle s'évapore instantanément.
Je tente illico de défoncer le panneau (non ce n'est pas un taouage raté que j'ai sur l'épaule, c'est un hématome), tente de voir ce qui bloque : un genre de manche à balai est tombé et est venu se bloquer entre le mur derrière la porte et Kant (mon frigo)**.
Je fulmine, sentant monter en moi un cri primal extrêmement libérateur mais qui ne m'aidera pas à ouvrir cette p... de porte de mes deux.
Lili vient à la rescousse. Elle s'hématome l'épaule sans le moindre résultat, par solidarité.
De la cuisine nous parvient le fumet délicat du gratin qui commence à carboniser.
J'imagine le pire, un enchaînement de désastres digne d'un slapstick délirant avec Lili et moi en Laurel et Hardy.

Je vais chercher un élément de portant, et pendant que ma fille s'arrondit l'hématome en poussant la lourde au max, j'introduis la tige et ferraille maladroitement pour décoincer le manche d'aspirateur qui barre la route.
J'engueule copieusement ma fille, qui décidément, mais c'est pas vrai, merdalor, est incapable de faire quelque chose correctement jusqu'au bout .
Elle me réplique que bien évidemment, quand elle cherche à aider, comment qu'elle est reçue et c'est pas de sa faute si l'aspi est tombé sur Kant, merdalor, je veux quoi, qu'elle s'en aille, c'est ça, qu'elle parte, qu'elle me foute la paix, qu'elle quechuate sur un terrain vague à Nanterre, à côté de la fac, hein, mère indigne.
Tout en hurlant, elle donne des coups d'hématome sur la porte et, miracle, l'aspi se débloque d'un coup et elle s'écroule dans la cuisine.

Insensible à sa douleur, je l'enjambe et cours éteindre le four ! Ouf !
On se retrouve une minute plus tard, assises sur le carrelage de la cuisine, mortes de rire, en train de comparer nos hématomes.
Elle a 20 ans, on s'engueule et on s'aime. On vit toutes les deux depuis 4 ans. Elle supporte mes sautes d'humeur, mes grimpés de rideaux, mes mecs de passage et depuis un an et des broquilles, mon fiancé.

J'accepte ses copines hyper-fumeuses, ses inconstances amoureuses qui font qu'il me faut réviser les prénoms quand je vois un jeune homme arriver, son peu de goût pour les tâches ménagères, etc. Mais faut dire que quand je n'ai pas le moral, elle me chante des chansons. Ma fille me berce ! ;o)
Et c'est bon !
* Maître Chandelin t'explique et t'éduque :
C'est un Rafistogoule. Instrument du 19e siècle très pratique, prévu au cas où un patient ferait une élongation du muscle masséter (muscle de la mastication), entraînant un déboîtement de la mâchoire inférieure 20 centimètres plus bas que la normale.
D'après la notice, il suffisait de poser le pif sur le plateau supérieur, de placer le plateau inférieur sous la mandibule, et avec la poire, de pomper vigoureusement jusqu'à ce que le plateau inférieur remonte et repositionne à la normale la mandibule.
Le seul problème, c'est qu'il n'y a jamais un seul cas d'élongation du muscle masséter. L'appareil est, encore à l'heure actuelle, en avance sur son temps. Les ayants-droits du brevet (les descendants de l'inventeur) attendent toujours un cas concret pour pouvoir démontrer son utilité puis le commercialiser, parce que les hôpitaux se demandent bien, pour l'instant, ce qu'ils pourraient bien en foutre.

** Il se fut appelé Heidegger, mais c'est fini, plus jamais ça !