Une soirée sur le divan du monde
A 20h00, une horde de jeunes a envahi la Fourmi, le bar d’en face. Ils s’envoient force pintes et autres mojitos en fumant comme des usines. C’est donc déjà bien attaqués qu’ils entrent au Divan.
Flanquée de Haïku, Germaine et Germain, je pénètre dans le temple de la fête propre. Ironique quant on sait que le Divan fut un lupanar, planté entre les institutions du bon goût que sont Madame Arthur et Michou, à deux pas du fumeux sauna Mykonos…
Une bébé journaliste microtée me saute sur le poil.
- Pourquoi venez-vous à la Clean Party ?
- Je suis la mère du batteur de Sir no Sir.
- Ah zut ! C’est pas vrai ! C’est soit la copine du chanteur, celle du bassiste, ou les potes du groupe de rap… et maintenant, voilà la mère du batteur ! Pfff… et vous Madame ?
Et de planter son micro à deux millimètres des narines de Germaine.
- Moi, je suis la cousine de la mère du batteur.
- Oh non… jamais je réussirai à faire un sujet correct !
La sentant au bord du gaz, je lui propose aimablement de bidonner un brin et de lui servir la soupe dont elle a besoin pour son reportage. Je ne suis pas une excellente comédienne, mais je suis une fille, donc une bonne menteuse, et l’impro, j’aime ça.
Voilà qu’elle monte sur ses grands canassons et qu’elle refuse vertement, au nom de l’objectivité audio-visuelle, du serment d’hypocrite et de Saint Pernaud, priez pour nous.
C’est beau la pureté chez les bébés journalistes. Surtout pour un reportage de cette ultime importance, alors qu’on vacille au bord du gouffre économique et que la crise de 29 a des chances de passer bientôt pour une aimable plaisanterie.
Respectant son sérieux et son professionnalisme, je la plante là et pénètre dans la salle, pour me trouver nez à nez avec une carotte géante.
Avant que j’aie pu esquisser une tentative d’esquive, elle m’enlace de ses monstrueux petits bras verts et me voilà la tronche enfouie dans une peluche nauséabonde. Après quelques vigoureuses et amicales tapes dans le dos, la carotte consent à me libérer et attaque bille en tête Haïku, qui s’enfuit en glapissant.
C’est quoi ce concept ? C’est quoi le message ? Les légumes sont nos amis ? Déjà qu’il est de bon ton d’en becter 5 par jour, faut-il aussi les embrasser, maintenant ? Et plus si affinité ?
C’est l’activité « Free Hug » m’explique un jeune homme qui a du passer plusieurs heures à la Fourmi, si j’en crois son œil vague et sa binouse breath.
Le laissant tanguer dangereusement au milieu de la foule, je me fraye un chemin vers le bar du balcon et commande un jus de fruit quand surgit un autre bébé-baveux. La salle en est pleine. Ils errent et tournent en rond, comme des hamsters en cage, micro à la main.
Celui-là a une caméra. Il me braque un flash en pleine poire, mode Gestapo nous-avons-les-moyens-de-vous-faire-parler. Je suis complètement aveuglée et proteste gentiment.
- Vous en faites pas, on s’habitue !
- Oui, je suppose qu’on s’habitue à tout. J’ai même entendu parler de culs-de-jatte guillerets…
- Alors, Madame, que pensez-vous de ces fêtes sans alcool ?
- Le plus grand bien, mon bon ami, le plus grand bien.
- Autrement, est-ce qu’il vous arrive d’absorber de l’alcool en soirée ?
- Si fréquemment que cela pourrait s’apparenter à une habitude.
- Oh la ! Et vous reprenez votre véhicule après ces soirées… arrosées ? Ton outré
Punaise, c’est bien la Gestap.
- Ecoutez, Oberstrumbahnführer, il faut que je fous fasse une confidence. Je n’ai pas de foiture. Mais je me fais un defoir de prendre des taxis sobres.
Fin de l’interview.
Le concert de Sir no Sir va bientôt commencer. Je descends dans la fosse commune pour voir la chose de plus près et me retrouve face à Cagolex, plus bronzorangé que jamais, moulé comme un camembert dans un marcel blanc immaculé, qui met en valeur ses biscotos, ses pectoraux et ses poils dans le dos.
Punaise, c’est long cette histoire, je finirai demain ou après demain, ou lundi, vu que je suis encore de trottoir tout le week end. Samedi Boulevard Arago avec Germaine, et dimanche avec Dame Toche à Asnières.
