Les aventures de Prise de Chou et du Lapin Kougloff - 4
Il me donne rendez-vous chez lui. On prendra l’apéro dans le jardin, puis on ira dîner sur le canal St Martin, tout proche. Bien.
Lili, ma fille, explose !
- Non mais c’est dingue ! T’es complètement barje ! Et si c’était un serial killer ! Il dit « chez moi » et toi, comme une grosse courge, tu dis OK ! C’est comme l’autre, là, le pharmacien… il t’invite sur sa péniche au fin fond des bois, isolée de tout, et tu dis banco ! T’es complètement irresponsable, ma pauvre. Et qui c’est qui se fait du mouron, qui c’est qui flippe ? C’est moi ! Va falloir arrêter les conneries !
- Je te signale que Lexo est loin d’être un serial killer, c’est un type adorable (en fait c’est un serial lover et sa péniche est fantastique – j’ai bien dit sa péniche, je ne me trompe pas de genre et je n’ai pas d’origines portugaises).
- Tu me téléphones à 9h pile ! Si j’ai pas de nouvelles, j’appelle les flics !
- OK.
- Pfff, on se demande des fois qui est la mère, qui est la fille !
19h, fait pas beau, c’est foutu pour l’apéro dans le jardin.
C’est compliqué pour arriver jusqu’à la tanière du Lapin. Une vilaine porte cochère sur un boulevard. Code. A l’intérieur, un espace immense, une allée qui serpente entre des arbres, des roses trémières, des plans de tomates ( !), des patates ( !!), des rhododendrons, des bambous, et derrière les papyrus, une porte ouverte. Il m’attend.
Bise gentille, il me fait entrer et visiter son antre.
Il le fait exprès d’avoir tout bon, ou quoi ?
Quand j’étais petite, j’avais un fantasme immobilier récurrent qui me tenait le nez en l’air. Je voulais habiter sur les toits de Paris. J’imaginais un toit tout plat où serait posée ma petite bicoque, au milieu d’herbes folles, dans le ciel.
J’en ai rêvé, Lapin l’a fait.
C’est un grand duplex aménagé dans un atelier désaffecté, une baie vitrée sur verdure éclaire les deux étages reliés par un escalier en colimaçon. C’est déjà magnifique. Mais l’escalier continue jusqu’à la chambre, posée sur le toit, et le toit est un jardin foutraque, avec un gros palmier, un abricotier, des fraises, une vigne boulottée par les oiseaux, une tortue nonchalante nichée dans les fleurs.
Ma mâchoire inférieure pendouille mollement, laissant ma bouche béante. Mes yeux ont pris la taille de soucoupes volantes (estampillées JC Bourret). Lapin me tire de ma transe et propose que nous allions nous sustenter.
J’ai bien envie de lui dire non, ferme ta boîte à camembert, moi je vais rester ici, les fesses dans l’herbe mouillée, à jouer avec la tortue et mâchouiller des brindilles, nananèreu ! Mais dans un sursaut de lucidité, je me rappelle que je n’ai plus 10 ans depuis 4 décennies, et qu’il faudrait voir à se comporter comme une grande de temps en temps.
Je le suis dans un petit restau tranquille sur les quais. Il est plus détendu et plus disert qu’au premier rendez-vous, la conversation est fluide et agréable, il me parle de ses trois enfants, de leurs trois mères, de ses boulots, de ses voyages, de son enfance en Alsace (d’où Kougloff), un parcours tortueux et aventureux.
Je suis fascinée par ses mains. Beaucoup de mes congénères font une fixette sur le croupion des messieurs. Moi je m’en tape allègrement, du derrière. Mais les mains, ça dit tellement de choses. Et il a des mains extraordinaires : grandes, puissantes, un peu cabossées. Des paluches de menuisier ou d’étrangleur !
Téléphone.
- Il est 9 h ½ chère mère, j’envoie le panier à salade, le médecin légiste ou une boîte de capotes ? MERDE ! Tu m’avais dit que tu m’appelais à 9 h… tu crains !
- Désolée, Bou… tout va bien, je te remercie.
- Y’a pas de quoi, c’est tout naturel. Pfff, je te jure ! bip bip bip…
A la fin du repas, Lapin Kougloff prend ma main dans la grande sienne et m’emmène dans le jardin sur le toit.