J'aime pas les jeunes !
J’aime pas les jeunes. Les jeunes ont toujours raison, puisqu’ils sont jeunes et que ça justifie tout.
Le monde leur appartient puisqu’il est né avec eux. Leur naissance, c’est le Big Bang, avant était le chaos.
J’adore faire ma grosse réac quand je suis en colère. Si j’arrive à vieillir encore plus, je deviendrai franchement odieuse. Je vitupérerai contre les moutards dans les squares publics, je donnerai des coups de canne aux caniches tondus en les accusant d’avoir couché avec des bergers allemands, je boirai de la bière à 8° en rotant bruyamment, j’étalerai mes varices sur les pelouses interdites et je fumerai des pétards en jurant que c’est de la camomille… Na ! Et tant pis pour ceux que ça faiche.
L’autre jour, je faisais mon repassage en écoutant un vieux Led Zep quand mon fils est rentré avec deux potes.
- C’est quoi que vous écoutez, M’dame ?
- « Whole lotta love » de Led Zeppelin, Mouloud.
- Wouah ! Y déchire sa race le skeud à ta daronne ! On dirait du Linkin Park, sauf que ça marave moins quand même.
- J’en ferai part à Jimmy et Robert, Jean-Kevin. Ca leur fera plaisir… Un baume pour leurs rhumatismes.
- C’est qui, Jimmy et machin ?
- Laisse tomber. Tu veux une tartoche de Nutella ?
Bon, évidemment, ça c’est les très jeunes, les boutonneux, ils ont encore le nez au ras de la couche, on peut leur pardonner beaucoup, leur accorder un rien de crédit et tenter d’espérer un progrès par la suite.
Mais quand on arrive au jeune de la case 20, un frisson d’angoisse vous étreint.
Laissez-moi vous présenter le Pijugui – ils s’appellent tous Pierre, Julien ou Guillaume, mais çà, on peut difficilement leur reprocher.
Le Pijugui est un mammifère sofamilial. Il reste vautré là jusqu’à un âge avancé, seul ou avec Sovérine qui l’accompagne depuis la terminale.
Sovérine voudrait bien officialiser en blanc leur éternel amour. Elle est gentille, bien élevée, propre sur elle, elle fait psycho, c’est dire qu’elle n’est pas molle du neurone. Elle aime beaucoup Bénabar et Jean-Jacques Goldmine, elle trouve leurs textes à la fois humanistes et consensuels – en un seul mot. Elle demande régulièrement des conseils et des fiches cuisine à la maman du Pijugui, qui, sous un sourire de façade, résiste à une forte envie de l’envoyer paître.
Le Pijugui n’est pas très chaud pour passer devant Monsieur le Maire, sauf cas de force majeure de style « capote trouée – cloque assurée ». On n’est pas bien comme ça ? On est confort ! Après sa période heavy-métal-fuck-the-world-chui-vachement-rebelle-j’ai-les-cheveux-aux-fesses, il s’est fait couper les douilles et glandouille tranquillou des études de marketing. Et puis une femme à la popotte et l’autre au plumard… Elle est pas belle, la vie ?
Pijugui trouve sa mère vraiment cool. Il raconte à Sovérine les années 70, des larmes au coin des yeux. Les trips en stop, les jupons mauves, les éléphants roses, Goa et White, les manifs sous Pompidou, les sit-in sous Giscard, les free-parties sous acide, l’amour libre et l’élevage de fromage de chèvre dans le Larzac. C’est beau comme l’antique. Môman, c’est une déesse mythologique avec le vent du rock’n’roll dans ses cheveux fous. Formidable… belle… Môman.
Mais il est content que Sovérine soit moins à l’arrache. Faut pas déconner non plus.
Mais il est content que Sovérine soit moins à l’arrache. Faut pas déconner non plus.
Il est beaucoup plus Beatles que Rolling Stones. Il peut discourir sur la question pendant des heures avec les autres Pijuguis. Bon sang ! Est-ce qu’on passait notre temps à gloser sur les mérites comparés de Tino Rossi et Jean Sablon, à leur âge ? Ca fout les jetons.
Pourvu qu’à la trentaine il ne se tape pas une régression infantile galopante, avec soirées Goldorak-Chamallows-Coca… Ah ouais… Ca existe déjà ? Vous dire si on est mal barrés !
Non, décidément, j’aime pas les jeunes. Je leur ressemble trop, même si je suis déguisée en vieille.
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