Hanna
Je fais de la gym depuis 15 ans dans le même club de quartier, rue des Martyrs (qui devrait être rebaptisée sous peu « rue des Martyrs Abdo-fessiers » tellement j'en souffre en ce moment).
Rien à voir avec les spas à jacuzzi et salons de massage qui sont fréquentés par l'upper crust de la tartine.

Non, un fond de cour, une grande salle avec verrière, deux vestiaires, deux douches. Une salle plus petite avec quelques vélos et steps un rien déglingués. 350 euros à l'année, avec autant de cours que tu veux, une bonne dizaine de profs très différents, bon choix Madame, bon choix Monsieur.
Ayant décidé de me requinquer l'anatomie avant l'été et ses plaisirs dénudés, je me tape trois cours minimum par semaine au club du martyr abdo-fessier.
Ce matin, Professeur Karina. Une roumaine d'une trentaine d'années, gaulée comme une gymnaste de l'est, qui fait bosser dur et nous houspille en roulant le cul et les R.
Assez peu de clientes, c'est les vacances et changement d'herbage réjouit le parigot. Une quinzaine de filles, entre 20 et 75 ans, avec un pic dans la classe 40-50.
On ne donnerait pas 75 ans à Hanna, la plus ancienne. C'est une petite femme aux cheveux châtains, aux yeux très bleus. Très coquette, très discrète, elle sourit beaucoup et parle peu. On la sent timide et un peu fragile, douce et gentille. Elle ne prend pas part aux déconnades et aux fous-rires de vestiaires, on échange quelques mots aimables et c'est tout.
Aujourd'hui Prof Karina est bien remontée, ça va chier des bulles ! Elle nous attaque à l'élastique, au bâton, au bâton avec l'élastique. Ca brûle partout.
Hanna fait de son mieux et s'embrouille un peu. Elle est toute tétanisée, on sent ses épaules raidies sous l'effort.
Prof Karina approche : « Tou est toute rrrrigide, là ! Arrrête de serrrer tout comme ça, on dirrrrait petit soldat ! »
La voisine d'Hanna, que nous appellerons CDS : « C'est normal, elle est allemande ! »
Et Prof Karina d'appuyer cette fine remarque par un salut hitlérien.
Stupeur dans la salle. Tout le monde ouvre des yeux comme des soucoupes et le silence se fait.
Et Hanna se met à pleurer. On sent qu'elle se retient mais qu'elle n'y arrive pas. Des larmes de plus en plus grosses coulent sur ses joues, elles ne les essuie pas, elle reste là, les bras ballants.
CDS la boucle en secouant ses épaules du style : « Ben quoi, j'ai rien dit de mal ! » et Prof Karina affirme que c'était pourrr rrrrirrre, qu'il ne faut pas en faire une histoirrre... pour rrirrre !
Alors Hanna dit doucement entre deux sanglots : « Faut pas me renvoyer à ça, Madame, faut pas. Je suis allemande, oui, mais je suis juive et toute ma famille est morte là-bas, et j'ai passé mes premières années cachée dans un placard. Faut pas me faire ça s'il vous plaît ».
Oh bon sang, l'émotion, j'en pleure encore en écrivant.
CDS, qui doit avoir subi une ablation cardiaque, reste indifférente et continue à s'agiter de l'épaule. Prof Karina, elle, a bien compris mais ne sait pas comment réagir.
« Une excuse, peut-être ? Ca s'impose, non ? ». Je lance ça d'une voix étranglée parce que le silence et les larmes d'Hanna deviennent insupportables.
Karina s'excuse avec sincérité, je crois. Profusément. Elle prend la vieille dame dans ses bras, lui chuchote des trucs à l'oreille. CDS, que dalle.
Le cours reprend dans une ambiance très particulière.
Plus tard, dans le vestiaire, Hanna pleure encore et on la serre dans nos bras. Elle s'excuse, s'excuse encore de s'être donnée en spectacle. Dit qu'elle se soigne, qu'elle consulte depuis des années, mais qu'elle n'y arrive pas, que c'est sa blessure et qu'il suffit de peu pour qu'elle s'ouvre et saigne toujours et encore. On l'entoure et on la caresse, on essaye de la rassurer, mais c'est la petite fille à l'intérieur qui souffre. On lui interdit de s'excuser, mais elle s'excuse encore.
Dans la rue je pars derrière CDS. Conne De Service. Il en faut une dans chaque groupe, celle-là tient son rôle haut la main dans la gueule.
Je l'entends bavasser avec sa copine : « Je sais pas, j'aurais dit volubile pour un italien, ou pincé pour un anglais, c'était pas personnel ! »
CDS, ma chérie, si j'en ai l'occasion, je ne vais pas te rater.
On fait pas pleurer les vieilles petites filles comme ça. Connasse !