Le malappris de Diane - "Je t'aime"
Née dans un univers comptable et racorni, Diane était une hypertrophiée sentimentale.
Sa volubilité insouciante troublait les repas familiaux où seuls quelques « Passez-moi le sel je vous prie, Raoul » brisaient le silence, épais comme du manioc.
Sa mère, Marcelle, était horrifiée. Comment avait-elle pu engendrer ce petit être rieur et cabriolant qui lui disait « Je t’aime » en lui sautant au cou à tous bouts de champs.
« Je t’aime », mais quelle horreur. Il faut être terriblement dépravé pour oser prononcer ces mots lourds avec une telle légèreté. L’amour, c’est sacré, béni, tabou, divin. On n’aime pas comme on respire, c’est ridicule et inconvenant. C’est une notion qui se mesure, qui se pèse, qui se calcule. Exprimer son affection spontanément est épouvantablement malséant.
Elle accueillait ces débordements avec une moue pincée, regrettant qu’on ne muselle les enfants comme on muselle les chiens.
Déroutée, elle finit par confier son inquiétude à Raoul, son époux, qui, tout à ses affaires florissantes, restait indifférent aux détails de la vie domestique.
- Cette enfant m’inquiète, Raoul. Aucune retenue, des exubérances malsaines. Il faut prendre des mesures.
- Ma chère, un enfant ça se dresse. Je vous pensais à même de mener à bien cette simple tâche. Il semblerait que vous en soyez incapable. Vous m’en voyez déçu. Engagez une nurse et ne m’importunez plus avec ces billevesées.
C’est ainsi que Polly Styren entra dans la vie de Diane.