La 814 (fin)
Magali se faufila le long des couloirs feutrés, sans se faire remarquer. Elle entra, un peu nerveuse, dans la 814 et referma soigneusement la porte derrière elle.
Ce n’était pas la plus grande chambre du Grand Hôtel, ni la plus belle, mais elle était emprunte du luxe suranné de ses voisines.
Des tentures lourdes et des voilages tuyautés aux fenêtres, de petits meubles chantournés, des fauteuils raides aux soies passées et aux dorures fanées sur un épais tapis oriental. Le lit, monumental et haut sur pieds, avec son jeté matelassé parfaitement tiré sur le traversin.
Magali, plus habituée à la rusticité de la ferme ou au côté spartiate de ses 9m2, marchait à pas hésitants dans la pièce.
Les chambres de l’hôtel, elle les connaissait, bien sûr, elle y passait le plus clair de ses journées. Mais jamais encore ne les avait-elle considérées comme des lieux à vivre. Elle avait une feuille de route à tenir et un temps à respecter. Une chambre du Grand Hôtel, c’était pour elle : aspirateur, changer les draps, faire la poussière, changer les fleurs, les serviettes, briquer la salle de bain…
Tiens, au fait, quelle tête avait-elle cette fameuse salle de bain ? La naïade… tu parles ! La noyade, plutôt ! En 28 et en 68, avait dit Monsieur Robert. Des périodes agitées, des périodes de crise. Certainement deux filles désespérées qui s’étaient introduites là pour en finir tranquillement. On peut rêver pire endroit pour mettre fin à ses jours !
Le cœur battant et la main mal assurée, Magali ouvrit la porte doucement, puis entra dans la salle de bain.
Contrairement à certaines chambres de l’hôtel, elle n’avait pas été rénovée. La baignoire immense trônait crânement sur ses pattes de lion. A sa droite, un lavabo à l’ancienne, immaculé, surplombé d’un grand miroir à trois battants.
Glissant presque sur les larges carreaux noirs et blancs, Magali s’approcha pour voir de près son visage. Collant son nez sur la glace, elle se mit à jouer avec les deux battants extérieurs pour se voir en tous sens. Profil, face, profil. Trois images d’elle-même.
Etait-ce la douceur de la lumière diffusée par le lustre en cristal ? Magali se trouvait belle. Pour la toute première fois sans doute.
Elle retira sa coiffe, dénoua ses cheveux, fit des mines et des sourires à ses trois reflets.
Elle se sentait légère, vivante, un peu saoule, presque chez elle.
Elle ôta son tablier, se débarrassa de son uniforme, puis de ses sous-vêtements et se mit à tourbillonner dans la 814, caressant les tissus, sautant sur le lit, explorant les placards, et revenant toujours au miroir à trois faces qui lui confirmait à chaque vision qu’elle était de plus en plus belle, belle, belle.
Fatiguée par ses cabrioles, elle finit par se glisser, nue, dans le grand lit où elle s’endormit aussitôt, la tête plongée dans le moelleux d’un oreiller.
Vers minuit, un bruit la réveilla. On tournait les robinets de la baignoire, l’eau coulait.
Magali, dans un demi-sommeil, se dirigea vers la salle de bain, alluma le lustre et s’approcha du miroir. Sur les trois faces, seules deux reflétaient son visage.
La baignoire était pleine d’une eau tiède et parfumée.
Magali y monta et s’allongea tranquillement, face dans l’eau, cheveux flottants, pour rejoindre l’autre côté du miroir.
Dans une encoignure de la salle de bain, flottait une ombre, ou une présence.
Le mardi 30 décembre 2008, journée noire dans les transports en commun parisiens, Monsieur Robert demanda à Charline d’aller faire le ménage dans la 814.
Avant même qu’elle ne s’exécute, il passa à la comptabilité, y reçu son solde de tous comptes. Il prenait sa retraite, un 30 décembre, comme l’avait fait avant lui Monsieur Fernand, en 1928, et Monsieur Charles, en 1968.
Avec le sentiment du devoir accompli, Monsieur Robert quitta définitivement le Grand Hôtel.