Camping sauvage
Quand j’étais petite, j’étais grande… et grosse.
Papa, Maman et moi partions camper en Bretagne, début juillet, dans la 4 CV familiale.
La caisse était surchargée de matos : bastringue de camping, cannes à pêche, cirés et maillots… y’en avait partout. Dans le coffre, sur le toit et sur le siège arrière, tant et si bien que je voyageais compressée entre le bordel ambiant et la portière, à l’aise comme une saucisse de Morteau dans un panini.
Pas de ceinture de sécurité, mais c’était inutile, on aurait percuté de plein fouet un troupeau d’élans, je serais restée bloquée sans dommage majeur.
Le voyage était long et chiant. Je le passais le nez à la vitre, genre clébard de la SPA, à compter les poteaux électriques, les nuages, les bornes kilométriques, ou les autos rouges.
Parfois, j’avais droit à une BD de Placide et Muzo ou Foxy et Croa, c’était chouette. Plus tard, un vrai bouquin. Le Club des 5, Alice, le clan des 7… Je me rappelle avoir lu « La Tulipe Noire » pendant tout le trajet, l’avoir fini et recommencé avant d’arriver.
Mes parents étaient des adeptes du camping sauvage. Foin de la promiscuité, des voisins braillards et des apéros avinés, nous, on plantait la tente en plein champ, au bord de la lande, à Portec (vous pouvez pas vous tromper, c’est juste entre Kerbiquette et Toul an’chi).
Mon paternel, qui cause la Bretagne impec, vu que c’est sa langue maternelle, avait ambiancé un retraité de la marine marchande pour qu’il nous prête son pré, à côté du petit bois de pins.
Il me fichait une de ces trouilles, ce mec ! Il déboulait à toute heure, s’asseyait sur un pliant, et nous racontait ses souvenirs de voyages dans une langue incertaine. Papa traduisait : « Tu te rends compte, Dani, que dans la marchande, les gars spécifiaient sur leur contrat qu’ils refusaient de manger de la langouste plus de 2 fois par semaine ! »
Je m’en foutais royal et n’entravais que pouic. Faut dire que Tugdual Pudubec forçait grave sur le cidre bouché (il se promenait toujours avec 2 ou 3 bouteilles au fond d’un vieux panier d’osier), et pour arranger l’affaire, il chiquait.
Lorsque même mon père ne pigeait plus rien à ses borborygmes, Tugdu retirait le gros bout de tabac noirâtre de sa bouche déchicotée, et d’un geste preste, le collait sous son béret, non sans avoir lancé élégamment un grand jet de salive crado.
J’ai failli bégère la première fois que j’ai assisté au transfert tabagique.
Bref, je passais un mois de profonde solitude, à m’inventer des histoires, à explorer la lande et les grottes, à me baigner dans l’eau toujours fraîche en sautant des rochers (pas de plage à Portec).
Quand il pleuvait (il paraît qu’il ne pleut que sur les cons en Bretagne, on devait certaines années souffrir d’un grave ramollissement QItal, parce que ça tombait dru pendant pratiquement 30 jours), je restais dans ma petite tente, j’écoutais la radio et je lisais, je lisais… et je rêvais de sable, de Club Mickey, de rigolades avec les potes, de douches bien chaudes.
Jusqu’à 16 ans, j’ai subi en bronchant de plus en plus fort.
A 17 ans, j’ai passé le mois de juillet en Angleterre. J’ai eu l’impression que ma vie commençait !
Pourtant, chaque fois que je passe dans les environs, je fais un petit détour par Portec et j’arpente un bout de lande, in memoriam.
Elle n’a pas changé, elle.