Raoul - BLOCOP
Plusieurs personnes qui me veulent du bien m’ont signalé ô combien la série Raoul les mettaient mal à l’aise. Sorte de rubrique de l’échec annoncé, de la loose proclamée. Cercle vicié et sarabande pathétique.
Je ne voyais ces récits que comme une mise en humour de rencontres un rien nazes, certes, mais pas si graves que ça. Un coup de projecteur décalé sur quelques spécimens masculins particulièrement croquignolets et forcément caricaturaux. Ma vie ne se nourrit pas uniquement de Meetic et sa farandole de petits hommes légumes, Dieu merci !
Bref, je conçois qu’il soit tartant de tourner en rond et de faire le catalogue exhaustif du ringard, une tâche digne du remplissage de tonneau danaïdien.
Alors on va clore. Non sans ce petit dernier pour la route, toutefois.
Il est tout frais de la semaine dernière… Raoul the Last !
Rendez-vous Club Med Bercy – 11 heures
J’arrive avec vingt minutes d’avance… et si j’ai horreur d’être en retard, je déteste plus encore devancer l’appel..
Je me cale donc sur un banc maculé de crottes de pigeons, en bordure du Cour Saint Emilion, pour me plonger dans le dernier Vargas, dont la plupart de ses lecteurs vous diront le plus grand bien à juste raison.
Je jette de temps à autre un œil sur ma montre pour ne pas me laisser déborder par les évènements sur papier et sauter derechef dans la réalité de cet alléchant rendez-vous dont je n’ai d’ores et déjà rien à péter, vu que j’ai rencontré Mieuvautard le motard la veille, et que je suis au bord du charme.
10h55 – téléphone. C’est Raoul.
- Bon, je suis devant le Club Med. Si tu cherches une place pour te garer, y’en a à droite du…
- Non, pas de souci, je suis en métro. J’arrive.
Adios Adamsberg, je rejoins Raoul qui m’attend au milieu du Cour, altier, le téléphone encore fumant à la main.
J’essaye de faire abstraction du Monsieur de la veille (pas trop dur non plus, on s’est vu 2 heures, c’était bien mais pas décisif), et je me jette dans le bain des premières impressions, qui sont tout de même d’absolus marqueurs.
Physique : 1m75, râblé mais mince, 53 ans qui en font 48, du cheveux poivre et sel gominé, menton carré, air décidé, petits yeux durs (non, j’ai pas dit petits œufs durs, faut mettre ses lunettes, merci), jean, pull, sourire maxi-maxillaire. J’aimerais pas qu’il me morde, celui-la, il a l’air d’avoir une mâchoire en béton.
Il me prend par l’épaule (1), me drive avec autorité dans le bar du Club Med, désert. Harangue le serveur, s’énerve quand il ne vient pas assez vite.
- 2 cafés ! C’est ça ? Tu veux du café ?
- Oui, très bien…
- 2 cafés alors !
Claquement de doigts, il se retourne enfin et me fait face. Sourire maxillaire. C’est plutôt un beau garçon, y’a pas à tortiller du slip. Le visage carré, tendu, il dégage une impression de concentré de puissance. Comment dire… vous prenez Edouard Balladur, et vous faites l’antithèse.
Café, verre d’eau, Speculos, excuses du serveur.
Raoul me scrute et me pose la main sur l’épaule (2)
- Je suis très tactile, moi, et toi, t’es tactile ?
Je suis comme une conne. J’ai envie de lui dire : avec certaines personnes, oui, à fond, avec toi, non… mais je n’ose pas.
- Je ne sais pas… (du coup je ne suis pas comme une conne, mais j’ai l’air d’en être une, et de première). Dis-donc, tu es guitariste, alors (diversion) ?
- Oui, oui, depuis des années. Mais en fait je suis fournisseur de matériel pour blocs opératoires. Tu sais, les musiciens—musiciens, c’est un peu des losers quelque part. Sauf Eric Clapton et Carlos Santana. Moi j’ai fait faire un studio super top dans la cave de ma maison, à Ozoir, et j’aime autant te dire qu’on s’éclate avec mes potes. Mieux que des pros. Dans amateur, y’a aimer, tu sais ! Main sur l’épaule (3)
- C’est bien ! C’est ballot, mais ce mec me paralyse, je ne sais absolument pas quoi lui dire.
- Et sur Meetic, tu recherches quoi ? Main sur l’épaule (4)
- Un hamster !
- Quoi ?
- Non, je plaisante.. euh…
- Moi, tu vois, je ne sais pas pourquoi je me suis inscrit là-dessus. C’est trop facile en fait. Il suffit que je mette ma photo et hop, c’est la ruée. Tu sais qu’il y a un mec qui a fait un bouquin là-dessus… le nombre de gonzesses qu’il a sautées !
- Oui, j’en ai entendu parler.
- Moi, je ne suis pas comme ça, mais je pourrais largement. C’est des proies faciles, les filles.
- Oui, j’en ai entendu parler.
- Tu sais ce que j’aime, moi, main sur l’épaule (5), c’est rendre les femmes heureuses. Voir leurs yeux briller de bonheur. Par exemple avec mon ex, je lui dit : je suis un peu fauché en ce moment, les vacances, ce sera 15 jours en Espagne. Je rentre un soir et je lui agite des billets d’avion sous le nez… 15 jours au Mexique.
- Oui, j’en ai entendu parler.
- Je suis comme ça, moi. Je sais rendre les femmes heureuses. Bon, évidemment, y’a aussi le savoir-faire sexuel. Tiens, mon ex, son ex l’appelait la Banquise, avec moi, c’était plutôt l’Etna !
- Oui, j’en ai… Punaise, il me faiche grave, le fournisseur de blocop, j’ai hâte de clore et de me barrer, mais il me remet la main sur l’épaule (6)
- Tu te sens bien ? Oui, hein ! Parce que ça, je sais, j’ai le don de mettre tout le monde à l’aise, les enfants, les chiens, les femmes particulièrement. Je sais pas pourquoi, c’est comme ça ! Mes ex sont malheureuses quand je les quitte – c’est toujours moi qui pars – Elles essaient de retrouver quelqu’un dans mon genre, mais tiens… un mec comme moi ça courre pas les rues !
OUAIS ! Mon téléphone a le bon goût de se mettre à sonner.
C’est ma fille qui cherche sa robe bleue avec le col machin et la dentelle truc en bas.
- Oui ! Ah oui ! Mais pas de problème… écoute, je peux être au studio dans une demi-heure si je pars tout de suite. Fais chauffer le micro, j’arrive !
- Putain, il doit être gravos ton rencard ! Ca me dit toujours pas où est ma robe bleue !
Je me lève, bredouille quelques excuses.
- Pas de souci, ma grande, business is business ! T’es garée où ?
- Métro.
Il me raccompagne. Me cogne ses mâchoires Bouygues contre les joues en me faisant la bise. Main sur l’épaule (7)
- La balle est dans ton camp, ma puce… appelle-moi. Vite !
C’est ça, Blocop, va jouer aux billes dans la saldop !