RAOUL - Moudu
Préambule
Il a failli passer à la trappe, Moudu, mais il s’est rappelé à mon souvenir de façon très originale !
RDV Diable des Lombards – 19 h
Je suis en avance. J’ai cavalé dans tout Paris, fait du shopping pour m’achever dans le Forum des Halles, j’ai les jambes qui me rentrent dans le tronc. Pas question de faire trois fois le tour du pâté de maison ou le pied de grue derrière un réverbère histoire de me pointer juste à l’heure.
Je m’affale sur la banquette rouge et la Moelleuse apparaît aussitôt, très fée Claudette dans son Tee-shirt moulant.
- Je vous ai vue l’autre jour, avec un grand blond ! Vous vous marriez comme des bossus… Il est bien, celui-là !
- Quoi ? Moi je sors avec un grand blond et je ne m’en souviens pas… Ca va pas mieux, Alza me guette !
- Mais si… Il avait une chemise turquoise. Et un pantalon, euh… ben turquoise aussi !
- Ah ! Jendive ! C’est un de mes meilleurs potes, rien à voir avec un Meetic !
Et je lui raconte mes frasques Jendivesques, tournées théâtrales calamiteuses, tours de chant trashounets, déguisements désolants.
Elle n’est plus seule à m’écouter. Il y a ce grand type mou métis, qui vient de se poser sans bruit sur le fauteuil voisin. Je ne l’ai pas vu arriver.
Je me tais, il me sourit.
- Danielle ?
- Raoul !
La Moelleuse s’éclipse.
Il approche doucement son siège de la table. Etrange façon de bouger. Tout est fluide, coulé et très lent.
On dirait un paresseux neurasthénique sur sa branche d’eucalyptus.
La voix est grave, feutrée, ouatée.
Il porte une bague étonnante, énorme, verte, du genre cabochon à poison dans les films de capes et d’épées.
- Vous regardez ma bague ? Elle me vient de mon père. J’y tiens énormément.
Je ne peux m’empêcher de penser que son vieux devait être un peu spé pour se balader avec un truc pareil. Il ne devait pas être plombier, ni éboueur.
Raoul parle tout bas, et sans arrêt. C’est hypnotisant… Le serpent dans le Livre de la Jungle. Aie confiance ssssss…
Je perds parfois le fil. Il passe en douceur de la météo à Louis II de Bavière, de la bière belge à Krishna, de la métempsychose aux laitues bio…
Je commence à sombrer dans une léthargie cotonneuse. J’ai les coudes plantés sur la table, mes mains soutiennent ma tête, de plus en plus lourde. Il vaut son pesant de Lexomyl, Moudu.
Je décline quand il propose que nous dînions ensemble, j’ai trop peur de plonger du nez dans le potage, ça ferait désordre.
Les cannes en gelée et baillant à m’en décrocher les mandibules, je regagne mes pénates. Rarement vu un mec aussi soporifique.
Il rappelle deux fois, laisse deux messages languides auxquels je ne réponds pas.
Adieu, Moudu, va faire la sieste sur l’autoroute.
Dimanche dernier, minuit, devant ma télé.
Pas sommeil. Je zappe nonchalamment de chaîne en chaîne, de daube en daube, quand soudain un visage accroche mon attention. J’ai déjà vu ce type quelque part.
Bon sang, mais c’est Moudu !
Il est à Drouot avec sa femme ( !), une blonde survoltée taillée comme une armoire normande.
Les enchères vont commencer. La salle est comble.
Moudu vend une partie de son héritage. Une étrange veste léopard, des instruments de musique, des photos, des partitions, une grosse bague verte… le tout ayant appartenu à son père.
SIDNEY BECHET !
On trouve de tout chez Meetic !
J’aurai même fait une séance d’hypnose avec Moudu Bechet… J’en baille encore !