Super Kéké contre Dr M
Le cabinet du Docteur M est obsolescent et un peu craouette. On est assailli dès l’entrée par des odeurs de cuisine du troisième âge (tapioca-purée). Dans la pénombre séculaire de la salle d’attente, on s’esquinte le postérieur sur les ressorts déglingués de fauteuils antédiluviens qui crachent des touffes de rembourrage asthmatique par les trous de leurs coussins. Quant au colour code, il oscille dangereusement entre le vert olive et le kaki cacou.
Comme il y a toujours foule, on trompe son attente en compulsant des ouvrages divers : Marie-Claire « Spécial Noël 2003 », le journal de la Sécu « Vos droits – Ce qui va changer pour vous au XXIème siècle ». On apprend, stupéfait, que c’est Lepen et pas Jospin qui sera au deuxième tour de l’élection présidentielle, ou que Bernadette Chirac va lancer une « Opération Pièces Jaunes ». De l’archéo-news de première bourre.
Dr M travaillait en binôme avec son mari, mais ils sont en instance de divorce et le mâle est parti pratiquer son art sous d’autres cieux.
Malgré le décor affligeant, je suis fidèle au Dr M, qui soigne tous les membres de ma famille, maintenant éparpillée, depuis des lustres. Elle connaît nos bobos, nos histoires, nos chagrins, nos bonheurs et quelques uns de nos secrets.
C’est une petite bonne femme d’une cinquantaine d’années, maigrelette, au teint pâle et aux cheveux éteints. Des yeux doux et intelligents, attentifs derrière les grosses lunettes. No make up, des ratiches qui ont tendance à courir après le bifteck, en gros, pas la bombasse de service. Elle sirote en permanence une sorte de décoction pisseuse qu’elle stocke dans un énorme thermos planté sur son bureau.
Je viens d’apprendre qu’une certaine Jenifer a emporté la Starac (on lui souhaite une bien belle carrière), quand mon tour arrive.
- Danielle… Asseyez-vous !
Tiens, elle m’appelle par mon prénom, maintenant, c’est nouveau. Ca ne me dérange pas, mais bon, bizarre.
Tout en m’écoutant dérouler mon chapelet de micro-désastres corporels, Dr M se verse une bolée de jaunasserie, d’une main tremblante.
A l’évidence, elle ne tient pas la forme, mémère. Elle a pleuré, ça se voit à ses paupières Madrange derrière les lunettes.
Je suis un chouillat emmerdée. Je lui demanderais volontiers ce qui ne va pas, mais si je l’aime bien, ce n’est tout de même pas une copine et je ne suis pas psy.
C’est vrai qu’elle divorce… Je suppute qu’elle est en pleine zone de turbulence, cette joyeuse guerre ouverte dont je suis sortie (vivante !) il y a quelques mois, et dont elle a suivi les épisodes un à un.
Je sens qu’elle a envie de me parler et qu’elle n’ose pas. Alors je fais comme si je n’avais rien remarqué, lâchement.
Fin de la consultation. Au revoir Dr, au revoir Danielle. Sa voix chevrote maintenant, je suis certaine qu’elle va éclater en sanglots dès la porte fermée.
Je me sauve, pas très fière de moi, et puis j’oublie l’épisode.
Rendez-vous une semaine plus tard avec mon ex pour régler une paperasse quelconque.
Monex est redevenu en quelques mois celui qu’il était avant notre rencontre. Un super kéké au tableau de chasse impressionnant. C’est comme s’il avait vécu avec moi une parenthèse de 25 ans, pendant laquelle il s’est changé en mari fidèle et aimant, en père de famille irréprochable et en ingénieur du son cinéma (bon, à ce niveau, ça a plus nettement foiré). Au bout de notre histoire, il s’est repositionné direct à la case départ. Chassez le naturel…
Comme il vient d’hériter d’une somme rondelette, Monex donne dans le kéké de luxe, avec kékémobile décapotable, kékéloft près de Saint Trop où il compte ouvrir une kékéboite de nuit…
Entre nous, les hostilités (qui furent saignantes) sont enfin closes. Ne subsistent qu’une vague mais réelle tendresse et un paquet de bons souvenirs. La guerre, on l’oublie doucement.
Je m’amuse au récit de ses improbables et innombrables aventures féminines. C’est du grand n’importe nawak, il se tape la terre entière et sa voisine. Je me marre !
Il relate ses dernières frasques, et remarque brusquement :
- M’enfin, la plus rude à larguer, franchement, ça a été le Dr M. Je crois qu’elle était vraiment accro, celle-là. Il a fallu trancher dans le vif… »
Oups… Malaise…
Je comprends maintenant la gêne, les larmes refoulées et tout les tremblements.
En attendant, j’ai rendez-vous chez elle demain, mercredi, à midi. Je fais quoi, moi ? Je change de crèmerie, je fais comme si de rien, je prête mon tire-gomme ?