Vieille veste underground
On y fait pourtant quelquefois des rencontres cocasses.
Il est tard, je rentre d’un dîner à rosé chez Galette, rue Poultoc, dans le 18ème. Une bonne adresse. On a bien ri, bien mangé, bien bu. Je sens déjà poindre le casque à boulons qui me tiendra lieu de tronche demain au réveil.
Je marche jusqu’à Abbesses, histoire de dissiper les vapeurs qui m’assaillent, comme un guerrier du même nom.
Je dévale les 800 et quelques marches qui mènent au quai (comment, je vois triple ?).
Le dieu RA tp est avec moi, le métro arrive aussitôt. J’entre, je m’affale comme une bouse sur ma banquette, et j’attends la téléportation vers Saint Lazare, l’œil dans le vague.
Pas grand monde ce soir, dans le brutal. 5 ou 6 pékins vachés sur la moleskine.
Les autres passagers se fondent dans la rame, à part ce mec bizarre qui me regarde fixement.
Punaise, c’est pas vrai, ça recommence. Je me suis encore bavée dessus ? On voit mes nibards ? Mon make up a dégouliné ? Niet. Je suis en vol plané à l’intérieur, mais l’extérieur fait encore illusion, me signale le miroir de mon poudrier.
Alors, qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ?
Hauteur : 1m60 bras tendu, largeur idem. Chauve du dessus avec baguettes de tambour grasses qui dégoulinent sur les épaules. Danny de Vito dans Batman, oui, c’est tout à fait ça, le Pingouin. Et la déco a fait fort. Une valbombe naine en carton et un énorme parapluie de golf, une vieille veste underground rougeasse. Il est coquet, mon nouveau copain !
C’est pas de la drague, je ne sais pas ce que c’est, je ne connais pas. Juste un hurluberlu bienveillant qui a jeté son dévolu sur moi. Bon, pourquoi pas… Je lui rends son sourire.
Seïnt’ Lazâââr.
Nous sommes côte à côte devant la porte. Il m’offre galamment son bras dodu pour la descente. Je m’y accroche. Aucun mot n’est échangé.
Nous devons former le couple le plus improbable à l’ouest du Pecos. Il est si minuscule et sphérique que je me sens immense et hiératique.
Nous nous dirigeons bras dessus bras dessous vers les trains de banlieue.
Voilà t’y pas qu’il amorce des pas de menuet, et que je le suis. Finalement, je me marre bien avec Pingu !
Mais d’où sort-il ce mec ? Et pourquoi je me prête à ce jeu à la noix ?
Nous voilà sur les quais. Il me fait comprendre d’un geste élégant que nos chemins divergent. Une petite révérence, un dernier sourire, il ouvre son grand parapluie et s’éloigne en se dandinant.
C’est tout.Je monte dans mon wagon de banlieue, le cœur léger, consciente d’avoir vécu une mini-tranche de vie surréaliste et pas mécontente, ma foi. C’est toujours ça de pris sur le gris.