Solitude - Gland Bleu
Antony, je t’aime.
Antony, joyau du 9.2, ta station RER B, tes bus municipaux aux horaires aléatoires, ta zone industrielle plantée au milieu de nulle part, et dans ce grand no man’s land, le studio Bananère.
C’est là qu’une ou deux fois par mois, je signale avec bienveillance que pour joindre Madame Chombier à la compta fournisseur, il est de bon ton de taper sur la touche 1 ; alors que la touche 2 est recommandée pour avoir le privilège de jacter avec Monsieur Chignard de la maintenance. Pour ceux qui n’ont pas compris du premier coup, la touche étoile permet de réentendre la même chose en couleur. C’est pratique.
Quand je dis studio, c’est beaucoup dire. Un bureau sans la moindre insonorisation, où l’on cause entre deux décollages de zinc (Orly est tout près), et où je suis assise directo à côté du technicien. Interdiction absolue pour le brave homme de se gratter le blair, de se racler la glotte, voire plus inconvenant, pendant les prises.
C’est un nonchalant sympa, qui est ingénieur du son comme je suis danseuse orientale. Son truc, en fait, c’est la varappe et surtout la plongée. Il fait des photos sous-marines très jolies avec des poissons de toutes les couleurs et des algues de toutes les formes. Un spécialiste du monde du silence, en quelque sorte. Ca frise son petit paradoxe, non ?
Je l’appelle le Gland Bleu.
Je me souviendrai longtemps de notre première séance.
C’était en plein milieu du mois d’août. La totalité du personnel avait déserté les locaux, seul Gland Bleu était de garde.
J’avais mis deux heures pleines pour arriver à destination, le bus municipal étant une denrée extrêmement rare en été. Pour parler cru, j’avais une épouvantable envie de pipi. Dès mon arrivée, je balance donc mon manteau et mon sac à main dans le « studio » et j’informe GB que je serai de retour dans 2 minutes chrono, qu’il peut faire chauffer la bécane, j’arrive.
Il acquiesce mollement.
Je fonce au fond du couloir, ouvre les wawas à toute volée, referme la porte en tirant sur le loquet du verrou et soulage ma vessie avec un sourire de ravie de la crèche.
C’est alors qu’assise sur la lunette, j’entrevois un truc qui cloche méchamment. Ca prend un certain temps à s’imprimer dans mes neurones, mais mes idées semblent s’éclaircir au fur et à mesure de la réussite de ma miction impossible.
Merdalor ! Y’a pas de poignée sur la porte !
Dans ma précipitation, j’ai occulté le problème et je viens de m’enfermer comme une conne !
Je dévérouille, secoue un peu la porte. Que dalle. Je tape à grands coups en beuglant, il va bien venir quelqu’un.
Je me rappelle alors avec horreur que je suis seule dans le bâtiment avec Gland Bleu qui écoute benoîtement de la musique au casque en m’attendant.
Allez, je lui passe un coup de portable… Ben non, j’ai pas mon sac, j’ai rien du tout.
Je sens une mauvaise suée perler dans mon dos. Il n’est pas total gogolito, GB, mais avant qu’il ne se rende compte qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark, il peut se passer des heures. Et il n’est pas du genre à entrer dans les cagoinces pour dames pour voir si tout va bien.
Faut que je me débrouille toute seule.
Qu’est-ce que j’ai sur moi qui pourrait faire levier et m’aider à pousser le pêne de la porte, que je reluque avidement par l’interstice ?
Ballerines, non. Robe d’été en coton, sans intérêt. Culotte, pèse-mou sans baleines, pfff. Pas de bijoux. Ah, ma montre !
Mc Gyver n’est pas mon cousin, et c’est couillon, ça m’aiderait sans doute dans ce grand moment de solitude.
Pendant ¾ d’heure je bataille, tentant de faire pression sur le pêne (pas Marine) avec la boucle de ma montre, secouant la lourde et hurlant dans les moments de découragement. Je m’inflige un hématome meumeu sur l’épaule en essayant de défoncer la porte. Je suis presqu’en larmes quand enfin, le coup de la montre se révèle payant. Je bondis hors de l'habitacle, excitée, épuisée, comme une échappée du goulag. Je me passe de l’eau fraîche sur le visage, il y a une démente dans le miroir du lavabo.
Rouge, l’œil torve et la bave aux lèvres je réintègre la casemate de Gland Bleu, qui m’accueille avec un primesautier :
« Ben dis donc, t’en as mis un temps à essorer la frisée ! »