Funky, Miss et Chouchou sont partis tourner des plans à l’extérieur.
Je suis seule avec l’assistante et Mélancolie, toujours greffée à son téléphone.
Je sais pourquoi, maintenant. Elle a un bébé de quelques mois que garde sa mère pendant ses longues journées de travail. C’est son premier, elle est inquiète. Il a bien mangé ? Il s’est
endormi à quelle heure ? Il a fait son rototo ?
Toutes les primipares se ressemblent. Des mères juives. Je la rassure du haut de mes trois enfants, me rappelant les affres dans lesquelles me plongeait
l’aîné. Les nuits d’insomnie… Il pleure, c’est pas normal, il ne pleure pas, c’est pas normal, est-ce qu’il respire encore ?
Et puis l’infâme baby blues. On a tout pour être heureuse et on pleure des semaines sans trop savoir pourquoi. Peut-être un premier deuil, celui de
l’insouciance. Mais ça passe. Tout passe.
Il faut relativiser, il faut chasser l’angoisse, c’est pas bon l’angoisse, ni pour la mère, ni pour l’enfant.
Tout en délivrant mon poignant message Dolto à 3 balles, j’essaye de m’introduire dans un pantalon bleu marine tuyau de poêle et une chemise assortie.
Taille 36, donc. Je déborde du bas, c’est une horreur, un bout de bide bourgeonne au-dessus de la ceinture. Quant au haut, c’est merveilleux, j’ai
l’impression d’être dotée d’une imposante poitrine, les boutons sont à la limite du tir de barrage.
Je ressemble à une contrôleuse RATP qui aurait trop forcé sur le cassoulet à la cantoche.
- Vous avez votre titre de transport ?
- Mais tu ne fais pas du 36 !
L’assistante me regarde comme si j’avais un poulpe sur la tête.
- Non, je fais du 38.
- T’aurais pas pu le dire ?
- Mais je l’ai dit, écrit, fallait aussi que je le
chante ?
L’assistante est furieuse, elle part au pas de charge dans le magasin pour refourbir le portant avec les mêmes fringues, taille au dessus.
Les trois échappés reviennent.
Il y a de plus en plus d’eau dans le gaz entre Miss et Chouchou.
- Tu veux faire un plan « j’achète un mag dans un
kiosque », et t’as pas de liquide sur toi. Tu vas me rembourser mes 1,50 euro, et pas plus tard que tout de suite.
- Oui, ça va, la prod te remboursera. Tu vas pas nous pondre
un coucou suisse pour 1,50 euro ! Au prix où on te paye !
- 1,50 euro, c’est 1,50 euro. Y’a pas de raison pour que ce
soit moi qui casque ! Et puis faudrait peut-être penser à tourner, parce qu’on a déjà 2 heures dans la vue avec tes conneries, et que moi, ben pas question que je me tape un sandwich pour le
déjeuner, c’est steak frites et fromage et dessert. Ca commence à faire !
Miss a les yeux revolver, le regard qui tue et tout le tremblement, mais on tourne enfin.
Déguisement
n°1.
Une robe à pois qui me va comme un tablier à une vache. On passe.
Déguisement n°2
Un pantalon gris, une veste grise. Miss trouve ça grisant, et je me sens guillerette comme le mur de Berlin.
Déguisement n°3
Jupe et chemisier beiges, saharienne kaki, bottes en daim. Ah, beaucoup mieux. Ca me donne un petit côté Out of Africa pas dégueu. Mon sourire à moustaches
se fait plus sincère. Et le bonus, c’est que j’ai le droit de ramener tout ça chez moi.
Reste à sélectionner la tenue phare. Miss a une idée très arrêtée. Pas question de protester, et puis d’ailleurs je m’en bats l’œil.
Elle appelle ça « la tenue révélation ». Tu parles d’une révélation ! Je pense à mes enfants et à Dame Toche qui vont subir cette incroyable
révélation ce soir. J’espère qu’ils sauront tenir l’inévitable fou rire qui risque de les gagner et qu’ils s’abstiendront de se rouler par terre sur la moquette en se foutant de ma gueule.
Chouchou débranche le son, il a faim. Coupure déjeuner.
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