Si Michel-Ange avait peint une casquette, on l'appellerait la casquette Sixtine.
Le 3 juillet 1989, trois heures du matin.
Je me réveille en sursaut. Voilà déjà des nuits que je dors mal. Je suis énorme, une baleine. Pour trouver un peu d'aise, je me glisse un oreiller sous le ventre et je me couche en chien de fusil.
La chaleur n'arrange rien, je dégouline. Pas besoin d'être à Saïgon pour le chope suée...
Mon mari est
en reportage dans le Wyoming et c'est ma mère qui me « garde ». Je l'entends ronfler doucement dans la chambre à côté.
Ca commence, je le sens. Je sais maintenant, c'est la troisième fois. Je sais aussi que chez moi, c'est vite plié et qu'il serait préférable de se grouiller le popotin si je ne veux pas mettre bas sur le trajet. Perspective peu séduisante.
Je réveille Maman. Elle s'affole immédiatement, cavale dans l'appartement comme un poulet sans tête, met sa robe à l'envers et saute sur le téléphone.
. J'appelle une ambulance !
. Pas la peine, M'man, y'a des tacos en bas.
.
J'APPELLE UNE AMBULANCE. Assieds toi et respire !
. Mais...
. RESPIRE !
J'obéis, d'ailleurs mon intention n'était nullement d'arrêter de respirer, aujourd'hui particulièrement. Je la regarde, tendue, ses jointures blanchissent sur le combiné, si ça continue, elle va nous casser du matos.
. Une ambulance pour le 40 bd B. Vite. C'est ma fille, elle va accoucher. Vite.
. On arrive dans 5 minutes, Madame.
Je suis là,
échouée sur le sofa, entourée de sacs et de machins préparés soigneusement pour le départ de la grande arrivée.
Maman trépigne, tourne en rond, vitupère.
. 10 minutes... il m'a dit 5 ! Tu vas voir comment je vais les recevoir, ces connards !
Elle se penche vers moi.
. Ca va ma poupée ? RESPIRE !
Poupée est toujours sur le canapé une demi heure plus tard. Toujours pas d'ambulance, et la compagnie est sur
répondeur.
Poupée prend les choses en main et déclare :
. On y va, on prend un sapin !
4 étages à
descendre. Je me sens pareille à la grosse boule qui poursuit Indiana Jones dans l'Arche Perdue.
Le taximan est ravi de convoyer une parturiente. Il nous raconte avec force détails le 8ème accouchement de sa femme, qu'elle a à peine senti passer quelque chose, tellement elle a l'habitude. Tant mieux pour elle, moi je commence à déguster sauvage.
A la clinique, on hésite entre le rush et le chaos.
Toutes les baleines du coin ont décidé de pondre en même temps, on dirait. C'est à cause de la lune, me glisse une infirmière. Bon !
On me colle
dans un plumard, dans une salle d'attente où trois ou 4 hypertrophiées de l'abdomen tentent elle aussi de RESPIRER.
Ma voisine a l'air très éprouvée.
. C'est mon premier. Ca fait 12 heures que je suis là. Ca n'arrive pas. J'ai mal. Vous avez demandé la péridurale ?
. Non, j'en veux pas.
. Vous aimez souffrir ou quoi ?
. Non, mais j'aime savoir ce que je fais, et j'estime que le moment est suffisamment important pour le vivre pleinement, même si ça dérouille sévère. De toutes façons, je vous rassure, dès que l'enfant paraît, la douleur se barre.
. Et votre mari, il assiste à l'accouchement.
. Non, il est à Pétaouchnok, mais même s'il était dans les parages, le ne le laisserais pas assister. Je veux rester sa femme, sa maîtresse, et pas uniquement la mère de ses enfants. La caméra entre les cuisses, c'est pas tout à fait mon genre. Ca peut traumatiser un mec, ce genre de spectacle, vous savez... ils sont fragiles, les garçons ! Je n'ai pas envie que le mien focalise « épisiotomie, sang coagulé et placenta » chaque fois que j'enlève ma culotte !
C'est à ce
moment précis que le Monsieur de ma copine primipare déboule, une caméra en bandoulière, avec un air de ravi de la crèche, et que j'ai comme une urgence qui se précise aux étages
inférieurs.
Le bébé arrive...
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