BORN IN THE FIFTIES

Publié le par PRISE DE CHOU

50.jpgAujourd’hui, c’était mon premier jour d’école. C’est mon Papy qui m’a emmenée. Il est gentil, mon Papy, même s’il a une pipe qui pue. Il a des très grandes mains qui serrent très fort pour pas que je me perde dans la rue. Il y a des tas de cicatrices et des brûlures sur ses mains, parce qu’il est chimiste et qu’il fait des expériences. Il plonge ses mains dans des trucs qui fument pour voir si c’est chaud, ou froid, ou si ça chatouille.
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Ma Maman voulait m’emmener, mais les mamans elles ont pas de droit d’être en retard au bureau, même ce jour-là. Ma Maman elle est dactylo, elle tape très très vite à la machine. Je suis allée la voir une fois. C’était une grande salle avec plein de mamans qui tapaient très vite à la machine. Ca faisait beaucoup de bruit et j’avais un peu peur. Il y avait une dame vieille qui distribuait des papiers dans des paniers sur le bureau de chaque maman. Fallait se grouiller et pas faire de faute, sinon, ça bardait, qu’elle a dit ma Maman. De toutes façons, la vieille elle était moche avec un menton poilu. C’est pas comme ma Maman. Elle, c’est la plus belle. Elle a des yeux vert clair et des robes de toutes les couleurs qui lui serrent fort à la taille et qui font comme un ballon en dessous. Elle a des grandes jambes comme les cigognes et des chaussures toutes pointues avec des talons qui piquent. J’aime bien quand elle met ses bas, ça fait un joli bruit quand elle les enfile et elle les attache avec des machins en plastique rose. Papa il aime bien aussi. Mais c’est pour autre chose. C’est des histoires de grands.
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Mon Papa, il est très costaud, il travaille à la Poste. Il est dans une grande salle aussi, avec que des messieurs. Il a un gros sac plein de lettres et il faut qu’il les jette le plus vite possible dans des cases. C’est très difficile parce qu’il faut bien viser et parce que c’est pas n’importe quelle case. Il faut qu’il lise très vite le numéro qui est écrit sur la lettre, et toc, il faut qu’il la jette dans la case qui a le même numéro. Des fois, y’a aussi un monsieur avec une blouse grise qui passe pour surveiller les papas. Il a un chronomètre pour voir si les papas jettent assez vite. Je l’aime pas celui-là, parce que mon Papa m’a dit que c’était un con et en plus il m’a pincé la joue. Tu parles d’un plaisir.
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On habite chez Papy-Mamy rue de Vaugirard. Il paraît que c’est la rue la plus grande de Paris. Et toc ! Mais notre maison, c’est tout petit. Il y a une chambre pour les Papa-Maman, une pour les Papy-Mamy et moi je dors dans la salle à manger, sur un lit qui plie. Quand il est plié, ça fait un gros fauteuil avec des accoudoirs en bois. Un jour, je me suis faite gronder, parce que j’ai léché les accoudoirs, je sais même pas pourquoi. Mais il y avait un truc poison dessus, du brou de noix ou un bidule comme ça. Tout le monde avait peur que je sois malade. Mais j’ai même pas été malade. Mon Papa, il aimerait bien déménager pour habiter tout seul avec Maman et moi, mais comme on est en 1959, c’est la crise du logement. Il faut être très très riche pour habiter tout seul.
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Moi ça m’est égal parce que c’est ma Mamy qui fait la cuisine et elle est trop forte ! C’est parce qu’avant, il y a longtemps, elle avait un restaurant avec Papy. « Ah ! Avant-guerre ! » qu’elle répète tout le temps avec des gros soupirs. Bon, c’est même pas elle qui faisait la cuisine, parce qu’elle était la patronne qui rend la monnaie derrière la caisse, mais elle a dû drôlement bien regarder le monsieur qui la faisait parce qu’elle connaît plein de trucs très bons. Moi, ce que je préfère, c’est quand elle me donne des oranges avec du sucre cristal pour le goûter. Elle épluche l’orange, mais toute nue, sans la peau blanche et est dure et qui est pas bonne. Ca prend drôlement longtemps. Et puis elle met les quartiers dans une soucoupe très jolie avec du sucre qui craque dessus. Et puis elle s’assied dans le lit qui plie et me regarde avec ses lunettes. Moi je me régale, ça explose plein de jus et ça craque tout sucré dans ma bouche. Après, on a les doigts tout gluglu, faut les sucer très fort un par un pour plus que ça colle.
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Mon Papy m’a donné un cadeau secret rien que pour moi devant la porte de l’école. Un bonhomme marron. Il l’a fabriqué tout seul avec son couteau rouge qu’il a toujours dans sa poche. Il a creusé des yeux tout ronds, et la bouche qui rigole, et puis avec ses allumettes à pipe, il a fait les bras et les jambes. Mon Papy, il sait faire plein de bidules avec son couteau rouge. Même une fois il a fabriqué un sifflet avec du bois mouillé qui a l’écorce qui glisse dessus, qu’on peut faire des notes en faisant glisser l’écorce.
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J’étais bien contente d’aller à l’école. Y’a plein d’enfants. Je voulais être la copine de tout le monde, parce que moi, j’en ai marre d’être toute seule à la maison et de parler qu’à mes poupées et de faire semblant qu’elles me répondent pour de faux. Et puis dans la cour, on peut faire ce qu’on veut, même se rouler par terre si on veut, alors que moi, quand je vais au square avec ma Mamy, j’ai même pas le droit de m’asseoir dans le sable pour pas salir ma culotte.
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Seulement ça s’est pas bien passé à la fin, à cause de Patrick. C’est un garçon, il est dans ma classe. Il est très beau je trouve. Alors à la récré, je lui ai demandé s’il voulait bien se marier avec moi. Il a dit non, que d’abord j’étais moche, et qu’il préférait Brigitte. Alors, j’ai voulu lui faire un bisou pour qu’il m’aime quand même, c’est pas grave si on se marie pas tout de suite. Mais il s’est fâché tout rouge et il a mordu mon nez très fort. J’ai eu très mal et j’ai pleuré. En plus, il m’a poussée, il m’a traitée de grosse patate pourrie et il m’a piqué mon bonhomme marron.
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Quand mon Papy est venu me chercher, je lui ai tout raconté. J’étais drôlement triste. J’avais des grosses larmes et le nez qui coule et mes épaules qui se secouaient toutes seules. Mon Papy, il m’a embrassé très fort et il m’a dit : « T’en fais pas mon Kiki, je te ferai un marron encore plus beau et si ce ptit merdeux t’embête encore, il aura à faire à moi ! »
Et toc ! Bien fait !
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Commenter cet article
M
<br /> <br /> Pour être franche, je ne sais pas si c'est triste. Je ne le vis pas ainsi. Peut-être parce que j'en ai tout de même quelques uns, très fugitifs certes, des racontés aussi sur lesquels j'ai mis<br /> des images.<br /> <br /> <br /> Mais, il est vrai que lorsque je lis les souvenirs d'enfance des autres, je ne peux éviter de me demander si j'ai moi aussi ressenti ça a un moment donné, aimé cela, etc. :)<br /> <br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> <br /> J'aime beaucoup. Peut-être parce que je n'ai moi même quasiment pas de souvenirs d'enfance<br /> <br /> <br /> Je trouve en tout cas cela très "rafraichissant", comme les oranges sans sucre ;)<br /> <br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Pas de souvenirs d'enfance ??? C'est un peu triste, non ?<br /> <br /> <br /> <br />
A
ça fait plaisir de le relire.<br /> Moi en CP, y'avait aussi un garçon que je trouvais beau et qui me filait des coups de pieds à la récré.<br /> <br /> Tous des salauds !
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P
<br /> Mais notre vengeance fut et sera terrible !<br /> <br /> <br />
M
c'est tout mignon;)
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P
<br /> Merci Louise ! ;-)<br /> C'est tout du vrai, en plus !<br /> <br /> <br />