AMEN

Publié le par PRISE DE CHOU

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Rendez-vous ce soir dans un vaste appartement, rue Cambronne.
Je fais des chapeaux. Désirée, une africaine mafflue rencontrée brièvement quelques jours plus tôt, reçoit quelques amies qui, dit-elle, seront folles de mes créations.
J’arrive lestée d’un énorme sac. Il fait horriblement froid dehors, j’ai les joues rouges, le nez bleu et pas très étanche.
Désirée m’accueille dans une fournaise.
Dans l’entrée, une collection de gadgets à Bon Dieu pour le moins exotique : casquette Jésus, boule à neige avec Christ (ça devait peler sévère sur le Golgotha, j’aurais jamais cru !), chapelet lumineux des JMJ made in Taïwan, morceau de la vraie croix de Chaveau, Sainte Vierge en berniques des Côtes d’Armor, et, plus mystérieux, sur un coin de table… Serait-ce une sainte relique, la sainte rotule de Sainte Gudule sur banc de sable ? Non, c’est un reste de couscous avec os dans une assiette en carton.
La soirée s’annonce velue.
Dans la salle à manger éclairée au néon, quelques momies emperlousées moisissent sur des tabourets en plastique. D’aucunes accompagnées d’éléments mâles d’un gris spectral, très discrets et parfaitement fondus dans le décor.
Pas de musique, heureusement sans doute. Des salutations compassées. On me présente ; Danielle, la géééniale créatrice dont je vous ai parlé. Je souris du bout des lèvres (gercées). On me colle d’office un verre de mauvais vin et un canapé flapi au tarama. Du tarama de phoque, peut-être, je n’en avais jamais vu d’aussi gris et d’aussi suintant.
Je refuse poliment le couscous, par peur d’ingérer les reliefs d’une béatifiée sacrifiée sur l’autel de la gastronomie populaire.
Je suis très à l’aise, posée du bout des fesses sur un mini-banc, les genoux bien calés sous les oreilles. Les mouches volent, les anges passent, les minutes restent, engluées d’ennui.
Je m’aperçois que, mine de rien, la vénérable assistance s’imbibe sérieusement au Sidi Brahim. J’attends le moment où ils sauteront de leurs sièges, hirsutes et hilares, envoyant valser leurs déambulateurs, se lançant dans une sarabande lubrique et déchaînée.
Je rêve de l’arrivée inopinée de Van Halen électrifié et au complet, de David Lee Roth en justaucorps panthère hurlant « Panama » à faire péter les sonotones.
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Je fantasme sur une intervention divine de Bob Marley, avec accessoires fumants. Même Britney Spears en mini-short ferait l’affaire.
Tiens, un bruit. C’est mon téléphone. Je regrette immédiatement d’avoir changé ma sonnerie. « L’Internationale » n’aurait pas manqué de provoquer un électrochoc salutaire.
C’est ma cousine.
- Ca va ma grande ? Toujours d’accord pour le ciné lundi soir ?
- Quoi ? Non ? Mais c’est épouvantable ! Qu’est-ce que tu me racontes ?
- Ben quoi… Qu’est-ce qui se passe…
- Comment t’as fait ton compte ? C’est pas vrai, je te jure ! Bon, bouge pas, j’arrive !
- Danielle, je comprends pas, qu’est-ce…
Clic.
J’ai déjà raccroché, j’ai déjà revêtu mon manteau, mon écharpe, mon bonnet, mon énorme sac est déjà sur mon épaule.
Je balbutie quelques excuses embrouillées à Désirée, clef perdue, fille en détresse, salut tout le monde.
Ouf. Je suis dehors.
J’accueille le froid comme une bénédiction.
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