L'amour au temps de la RDA

Publié le par PRISE DE CHOU

undefinedimages.jpgJ’ai très rarement déchaîné les passions parmi la gent masculine, mais André, dit La Glue, fait exception à la règle.
La Glue était un romantique souffreteux, 1m85 de pâleur UPSA, les yeux bleus délavés derrière ses lunettes d’intellectuel, les cheveux filasses coiffés dans ce pur style 70 que jamais les jeunes d’aujourd’hui n’arriveront à reproduire, et c’est tant mieux.
J’étais en vacances en Allemagne de l’Est (oui, ça existait encore) avec un groupe des Jeunesses Communistes (oui ça existait encore, oui j’étais au PC à 18 ans… d’autres questions ?)
La Glue plaisait aux filles, mais pas à moi. Du coup, masochisme ou fatalité, c’est à moi qu’il s’est accroché. L’enfer.
Il me suivait en permanence dans nos visites de fermes modèles, dans nos rencontres très enrichissantes avec les camarades OS des usines modèles, dans le dédale des crèches modèles remplies de nains hurlants, et autres réjouissances exotiques et modèles. Ses yeux de cocker myxomatosé étaient perpétuellement humides et implorants.
Mes défauts les plus criants attisaient sa passion. Je n’étais pas maigre mais délicieusement gracile. Je buvais de la bière et jurais comme un charretier ? Voilà qui exacerbait ma troublante féminité. Je le repoussais vertement : j’étais sa déesse de glace.
Il m’écrivait des poèmes épiques d’une mièvrerie hallucinante.
Il déposait en offrande chaque matin devant la porte de ma chambre des fleurs des champs, qu’il allait cueillir dès potron-minet dans la campagne environnante.
Mais le pire, le pire… J’avais droit à des sérénades nocturnes avec guitare, qui m’ont dégoûtée à jamais de Maxime le Forestier, artiste pourtant fort estimable.
Il pleurait dans le giron de mes copines, vagissait son amour, sa tristesse infinie devant mon indifférence agacée.
Dépitées de ne pouvoir le consoler très concrètement, La Glue étant un monomaniaque, les hyènes s’en prenaient à moi. Disons-le, je passais pour une franche salope.
-         « Le pauvre, tu te rends compte de ce que tu lui fais ? »
-         « Mais je ne lui fais rien, et je ne veux rien lui faire ! »
-         « Tout de même, tu pourrais faire un effort, tu vois pas comme il est malheureux ? »
-         « Je ne vais tout de même pas lui sauter au cou pour vous faire plaisir ! J’en veux pas de ce type, il ne me plaît pas, point final ! »
Au bout de 15 jours de « Ce soir à la brune… » et de fleurs de pissenlit pourries sur le pas de ma porte, je craquai. La Glue, si tu m’aimes, prends garde à toi ! Je décidai, pour le guérir définitivement, de me transformer en cauchemar du mâle moyen. Le visage enduit d’un masque gras et verdâtre sur lequel j’avais plaqué quelques rondelles de concombre pour faire joli, les cheveux roulés dans des bigoudis, drapée dans un peignoir en peluche rose déliquescent, et les pieds chaussés de ravissantes mules avachies, j’attendais mon preux chevalier, la clope au bec… Pas facile de fumer avec cette masse durcissante sur la tronche, mais je trouvais la touche finale assez affriolante.
            « Allez me che’cher La Glue », articulai-je difficilement aux copines mortes de rire.
Il entra, tremblant de joie à l’idée que j’aie pu requérir sa présence.
Je n’ai jamais vu une mâchoire inférieure tomber si bas.
« And’é, je voulais te di’e… Je ne suppo’te pas Maxime le Fo’estier, ni Léo Fé’é d’ailleu’s… Et alo’s, Cha’les T’enet, n’en pa’lons pas ! »
Pauvre garçon !
Ses lunettes s’embuèrent de grosses larmes de vrai chagrin et il tourna les talons en se prenant les pieds dans la carpette. Une vraie sortie de théâtre. Bing, la porte en pleine poire.
Infiniment cruelle, je pouffais sous mon masque. J’étais persuadée d’avoir gagné la partie.
 
Que nenni ! Le soir même, j’avais droit à une aubade (Jean Fe’at, je l’avais oublié celui-là) et à une poésie onirique vantant ma beauté naturelle et l’inutilité subséquente pour moi d’avoir recours aux artifices et subterfuges réservés aux bonnes femmes du vulgaire.
C’était reparti pour un tour, avec en prime la sarabande des pissenlits et de grosses plaques rouges squameuses sur les jambes, suite au temps de pose trop long de la crème tue-poils.
In fine, trois jours avant le terme du séjour, La Glue frisant carrément l’apoplexie, voire le suicide, je cédai.
Je subis sans broncher, un baiser gluant comme il se doit, immédiatement suivi… Non ? Si ! D’une demande en mariage en bonne et due forme.
Le terrain vague où se déroulait cette scène bucolique eut-il été moins boueux, j’aurais sans doute eu droit à la génuflexion traditionnelle avec bouquet, mais il y a longtemps que tous les pissenlits du coin avaient été ratissés.
 
Ma décision était prise, je ne foutrais plus jamais les pieds en RDA (d’ailleu’s, ça n’existe plus, tout est ‘éunifié). Je ne cèderais plus jamais par pitié. J’ai déchiré ma carte du Parti et je boude ostensiblement la fête de l’Huma. Pourtant, quand j’entends Maxime le Forestier, flotte à mes narines un vague fumet de crème dépilatoire et de pissenlit. Et je souris. Je te demande pardon, La Glue.
 
Europ.JPG

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Commenter cet article
D
Bien joué la Shiny ! Tu devrais écrire des chansons, toi !<br /> D
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A
L'habitude nous joue des tours<br /> nous qui pensions que notre amour<br /> avait une santé de fer<br /> Dès que sèchera la rosée<br /> regarde la rouille posée sur ton masque au concombres verts...
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